aDsr - association Dyslexie suisse-romande

(article de Christophe Flubacher, paru dans l'Hebdo)

Quand j'étais élève, mon prof de français avait pour habitude de corriger ma dictée devant moi.
Chaque fois qu'il décelait une faute, il m'attrapait par le cou et plongeait mon nez dans la faute, comme un chien dans son pipi. Puis il jetait mon cahier, en s'arrangeant pour qu'il atterrisse sous le piano droit de la classe.
Débrouille-toi pour aller le chercher ! Si ma note était inférieure à 7, je devais aller contre le mur, en compagnie de tous les cancres de mon espèce.
Les bons élèves, autorisés à regagner leur place, nous toisaient avec violence et mépris : à cause de moi et des autres cancres, la sortie de l'après-midi était annulée, la moyenne de la classe de la dictée étant inférieure à 7.

 Et ce jeu-là dura toute l'année. Et à chaque fois, je suis resté en dessous du seuil fatidique, loin des copains, privé de balade au bord d'un étang qui n'existe plus. Parce que je n'ai pas réussi a amélioré mon orthographe, et que j'ai plutôt commencé à bégayer.
Je hais l'orthographe, qui m'a humilié. Je pense à mes petits copains d'infortune, le nez dans les souliers, la dictée à recopier.

Je suis devenu prof de français dans l'espoir que ça m'aiderait à effacer ce cauchemar.
Comme la dictée était toujours en vigueur,
• j'ai imité l'écriture de mes élèves, pour leur enlever des fautes à leur insu.
• J'ai simplifié la prose d'André Gide ou de Victor Hugo, j'ai fait comme Topaze et ses « moutonssssss »,
• j'ai imaginé des tiers de faute, des quarts de faute, des fautes rigolotes et des fautes pardonnées.
Mais les travaux saignaient quand même sous la griffe de mon feutre rouge.

Et puis la Maîtrise du français est arrivée, une méthode nouvelle, sortie du cerveau fertile de Bertrand Lipp, un gaillard enthousiaste et généreux qui voulait déculpabiliser la faute, et encourager la créativité des élèves.
Je n'ai jamais oublié ce jour où ma conseillère pédagogique m'a fait disposer les tables de la classe en rond. J'étais dans un cirque bruissant de gamins costumés par des parents qui venaient les habiller jusque dans le préau.

Avec Lipp, on apprenait à observer l'orthographe comme un botaniste la fleur de giroflée. Les enfants rédigeaient eux-mêmes les constats, c'était laborieux.
Il y avait toujours des fautes, mais personne ne pleurait et l'après-midi, on allait jouer à saute - moutons sous les arbres. Je me suis même interdit de corriger des poèmes, quand ceux-ci parlaient d'un chêne immense, plus grand que tous les autres, ou racontaient le quotidien ardu d'un arbuste malingre et seul.

Très vite cependant, des collègues grincheux, des parents inquiets et des passéistes de tout poil se sont jetés sur Lipp et ont calomnié son utopie. Je ne sais pas si leurs propos haineux contenaient quelque once de vérité. Ce que je sais, c'est que le charisme de cet homme est arrivé comme la pluie après la canicule !

P.-S.
Il m'a fait aimer mon métier, oublier mes peurs d'écolier. Aujourd'hui, j'ai rangé mes larmes sous le pupitre, mais jamais, je n'ai pu pardonner !

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