aDsr - association Dyslexie suisse-romande

Dyslexique, j’ai appris à ne plus avoir honte, à ne pas me trouver bête

(Le Nouvel Observateur, 16.12.2012)

Des lettres dans le désordre

J'ai 32 ans, je suis diplômée d'un master et directrice artistique dans le domaine du jeu vidéo. Dyslexique, dysorthographique, dysphasique, dys plein d'autres trucs... Le cas de Jérémy, diagnostiqué dyslexique et hyperactif trop tard, et qui se dit « abandonné par l'Etat » m'a donné envie de réagir.

J'étais en CM1 lorsque mes notes ont chuté à 1,5 de moyenne, malgré des devoirs qui duraient jusqu'à 22 heures et reprenaient à 7 heures du matin. Mon instituteur me punissait de ne pas savoir mes poésies. Il me gardait pour les récréations et avant d'aller manger. Je me faisais donc des journées à rallonge, on me harcelait du matin au soir pour que j'ingurgite des connaissances qui ne voulaient pas rentrer. C'étaient des crises de larmes et de désespoir, et même les deux mois d'été chez ma mamie étaient consacrés aux horribles cahiers de vacances...
Making of
Sous le pseudo « dylexique », Emilie R. a participé aux commentaires sous le témoignage de Jérémy. Nous avons ensuite retravaillé le texte qu'elle avait posté dans la discussion avec les internautes, et l'avons fait relire pour validation.


Sophie Caillat


Figurez-vous mon instit : 1 mètre 85, marchant au pas en faisant claquer ses talons, vous donnant de grands coups de règle métallique sur la tête, vous pinçant les joues, vous tirant les oreilles, coin, bonnet d'âne et réflexions dégradantes, etc. Cet homme propose de m'envoyer dans une école spécialisée pour débiles mentaux légers, histoire de ne pas faire perdre leur temps aux vrais instituteurs et aux bons élèves.
Mes parents ont dit à l'école que j'étais trop jeune pour les écoles ou sections spécialisées ouvertes seulement à partir de la 6e ou la 4e en fonction des collèges. Ils ont fait pression pour que je passe dans les classes suivantes en leur disant qu'il n'y avait pas de meilleure solution en attendant.
Assez présents pour se rendre compte que je n'étais pas bête mais qu'il y avait un problème, mes parents ont décidé avec l'école de me faire suivre par des psychologues du centre médico-psycho-pédagogique.


Psy, orthophoniste, je gagne confiance en moi


Pendant 5 ans, j'ai été suivie toutes les semaines par des psys. Je sautais dans des cerceaux, devais dessiner des maisons, racontais l'école, je faisais des tests de QI, des tests d'audition, de vue, des tests de motricité, de construction avec des cubes. Tout cela sans que l'on ne nous explique rien, ni à moi ni à mes parents, ni à l'école. A quoi ça allait me servir ? A partir du CM2, ont commencé des années de cours de rattrapage, de soutien scolaire en français et en math le week-end.
On m'a préconisé plusieurs années d'orthophoniste, mais il était à 70 km de chez moi. Alors, 140 km plusieurs fois par semaine et surtout le week-end, on a vite arrêté les allers-retours. A moins de déménager sur place, ce n'était pas possible, d'autant que mes parents bossaient essentiellement le week-end (ils avaient un restaurant).
Je croisais à chaque fête de l'école cet instituteur qui me disait :
« Alors, Emilie ! C'est dur la 6e, hein ! Tu dois avoir du mal. Alors, Emilie ! Tu vas passer le brevet, c'est dur la 3e, hein ! C'est dur, tu rentres au lycée, c'est dur le lycée, tu va voir c'est dur... »
Genre, « mais tu es trop conne ma fille ! Pourquoi est-ce que tu t'accroches ! »
Au fil des années j'ai eu 4/20 de moyenne en CM2, puis 8/20 en 6e, puis 9/20 en 5e, et ainsi de suite jusqu'à avoir 10 ou 11 de moyenne au collège. Je dis MERCI au fait d'avoir eu un prof par matière, même si j'ai encore la rage quand je repense à mes copies. Exemple :
« Bon Emilie, c'est bien, tu as 17/20, mais comme tu as mis un F au mot Fysique (physique), je t'ai enlevé 5 points comme ça tu ne recommenceras pas, hein ! »
L'internat, une délivrance


Mais, devinez quoi ? J'avais des très bonnes notes en dessin. Là, étrangement, on n'enlève pas de points pour l'orthographe ni pour le manque de coordination en dessin. Du coup me voilà à 12/13 ans, sûre de ce que je veux faire : designer industriel. Je prends des cours de dessin le samedi en 4e et 3e. Je fais partie des 30 dossiers sélectionnés sur 300 pour intégrer une filière en lycée technologique « Bac F12 arts appliqués ». Pour cela, j'ai dû donner lettre de motivation, book, bulletin de notes et passer un concours.
L'internat, à 150km de chez moi, est une délivrance : personne ne me connaît, et ne me prend pour une truffe. Pas de français, mais de la philo, des maths, (je commence l'année à 1 de moyenne pour finir à 9 en terminale), pas d'histoire, mais de l'histoire de l'art, du design, de la mode, du graphisme, des arts plastiques, du dessin, du croquis, de l'archi, de l'anglais, pas de ballons, ni de GRS, ou de barres asymétriques, ou de danse, j'ai choisi haltérophilie.
Enfin, j'ai des bonnes notes : 13 et 14, à part en histoire de l'art où je chope le vertige à passer 15 ou 16 heures par devoirs truffés de fautes...
En 1997, ma mère voit un reportage sur la dyslexie à la télévision, et elle me dit que c'est moi qu'elle a vue dans le reportage. A 17 ans après mon bac mention « assez bien », et avec de très bonnes appréciations, je décide de prendre rendez-vous avec le psy du centre médico-psycho-pédagogique, il me dit que je suis la première à revenir le voir en vingt ans de travail.
Je lui demande mes dessins, les notes du psy, ses évaluations, mes tests de QI, ses résultats, ses conclusions... Et bing, en plein dans le mille : je suis dyslexique et Dys tout un tas de trucs. J'ai un QI de 120, je ne suis pas Einstein, mais ça va.


Des phrases courtes, un correcteur orthophoniste


On aurait pu me dire que je n'étais pas bête, pas con, pas une truffe, pas une abrutie, pas une débile mentale, pas une attardée, que ce n'était pas de ma faute, que je n'étais pas une feignasse. Toutes ces années à me dire tu ne lis pas assez, tu ne te concentres pas, mais réfléchis un peu, toute cette souffrance, ces humiliations publiques, la honte, ces moyennes rabotées à cause de l'orthographe...
A 18 ans j'ai décidé de laisser tout ça derrière moi, je suis juste désolée pour la personne en face elle va devoir faire un effort pour me comprendre. Je n'ai plus honte quand j'écris aux impôts, à la CAF ou à un client, sans qu'un ordinateur ou qu'une personne n'ait pu relire.
Ma famille et mes amis ne s'en formalisent pas. Je préviens mes employeurs que je travaille avec des correcteurs orthographiques, que ce n'est pas en option, comme des lunettes ou une canne pour un mal voyant. J'ai arrêté de pleurer et de me rendre folle. Je fais des phrases courtes, je surveille ma ponctuation et mouline le tout dans des correcteurs.
J'ai eu un BTS en 1999, puis une licence en validation des acquis de l'expérience en 2004, puis un master en reprise d'étude en 2006. L'année dernière, j'ai passé avec succès une partie des épreuves du certificat d'aptitude professionnelle à l'enseignement technique (CAPET) pour devenir prof d'arts appliqués.
Maintenant qu'on ne m'oblige plus, je lis un ou deux bouquins par semaine, j'ai toujours la migraine quand j'écris des textes, c'est 90 % sur un ordinateur, j'ai un correcteur orthographique qui fait la syntaxe, les conjugaisons, il me propose tous les homonymes, je restructure ma pensée avec les « ctrl C » et « ctrl V ».


J'ai juste mis deux heures et demi à écrire ce témoignage !

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Pour lire cette page en police Dyslexie de Christian Boer.